Je m’appelle Sécotine. J’avais jamais mis les pieds sur un voilier. Et voilà que je rencontre le Mec au cours d’une soirée entre potes. Il me parle de régate sur l’Étang de Berre. Pourquoi pas ?

   -Avec ton allure, t’auras que le choix du bateau sur lequel tu souhaites embarquer. Y’a des gros calibres dans notre club, tu sais. Tu s’ras pas déçue.

C’est comme ça qu’un dimanche idéal pour la bronzette, je m’engage sur la panne d’un pas déterminé, sûre de mon allure et de mon charme naturel. Je suis impressionnée par tout ce monde qui fourmille sur les quais. Je repère le Mec en grande conversation avec quelques fringants voileux. Ils m’accueillent avec moult sourires et courbettes tout en lorgnant le décolleté de mon short et la ligne harmonieuse de mon débardeur. J’y comptais bien ! Ces hommes ont bon goût. Ils ne demandent qu’à m’être agréable.

Quel skippeur choisir ?

Vous feriez comme moi j’imagine, j’ai choisi un des plus gros… bateau. Au moins suis-je assurée d’un relatif confort. Embarquement immédiat.

Nous devons nous présenter sur la ligne de départ. Tous les voiliers quittent le port dans un bel ensemble. Que c’est beau !

Les dialogues qui s’échangent sur notre voilier passent par dessus bord, et largement au dessus de ma tête. Il y est question de bouée tribord, d’un vent debout, d’écoutes pas franches, de garcettes baladeuses. Il va falloir mouliner des winches, virer de bord, embarquer un bras de psy ? (aïe la contrepèterie !)

Le ciel se couvre, il est maintenant question de météo.

– Et si un grain nous tombe dessus, tu prends un ris ?

Grain de riz maitenant ! Mé ké’s ki diz ?

Franchement ça me lasse. Je risque timidement.

– Est-ce que je peux aller m’allonger à l’avant, pour bronzer un peu ?
– Génial, dès que nous aurons passé la ligne de départ, mets-toi à l’aise. Histoire de distraire nos adversaires.

Je cours me changer, car j’ai pensé à mon maillot. Pas folle la bête !

J’ai à peine le temps de me dévêtir. Un coup de feu retentit. Je remonte vite sur le pont. Les voiliers font des demi-tours un peu secs, se rassemblent comme pour s’affronter. On crie, on se houspille, on gesticule. Il se passe quelque chose. Et de taille ! D’un moment à l’autre nous allons passer la ligne de départ. Le barreur jubile.

– Génial on va passer direct. On est tribord amure, on a priorité.

Et on avance dans la mêlée. Moi j’attends le passage de cette foutue ligne de départ, ensuite séance UV. A bord ils sont tous concentrés, personne s’occupe de moi.

D’accord, mais qui va m’enduire le dos de crème solaire ?

Au bout de dix minutes, je m’aperçois que le paquet de voiliers s’éclaircit. On s’éparpille vastement sur le plan d’eau.

– Où y vont ? Ils passent pas la ligne de départ eux ?

Mé ké’s ki foute ?

Et les équipiers rigolent de bon coeur.

– On l’a passée y’a plus de dix minutes la ligne;

J’ai l’air fine ! Frustrée aussi.

Y’a bien du vent d’un coup. Le voilier se couche. L’air me siffle aux oreilles et secoue mes boucles fraîchement brushées. Les mèches que j’avais artistiquement relevées me retombent sur le nez. C’est d’un agaçant !

En tenue de bain de soleil, franchement je me caille. Le barreur me prend en pitié.
– Tu vas choper la crève. Si t’as rien de chaud, descends dans la coursive tu trouveras bien un chandail. Je dois même avoir un jogging acceptable.

En me cramponnant comme je peux, je descends dans la coursive.

Le même m’interpelle.

-Pendant que t’es en bas, tu veux pas nous monter une bouteille d’eau ?

Il faut que j’ouvre un coffre fermé par une cocotte. Chouette invention le verrou cocotte. Vous connaissez pas ? Le chef de bord m’a tout bien montré avant le départ. On passe un doigt pour actionner le levier du verrou, la cocotte bascule, la porte s’ouvre. Super fastoche. A quai !

En navigation, c’est autre chose. Je me cramponne d’une main à l’évier, le corps plié à l’oblique pour garder l’équilibre… L’index de la main droite qui tâtonne dans le trou du verrou. Guère commode tout ça ! Une violente secousse sur la coque. Le bateau s’incline. L’eau gronde le long de la coque. Les poulies grincent. Sur le pont, les équipiers se bagarrent avec leurs bouts de cordages et leurs manivelles. Ils crient. Ils courent sur le pont et je m’attends à ce que l’un ou l’autre passe à travers le plafond. Faut que je me cramponne. Clac ! D’un coup la cocotte, bascule sous mon doigt. La porte se débloque. Hélas, je ne maîtrise pas l’ouverture. La bouteille d’eau, les verres, et tout le contenu du casier me tombent dessus en avalanche. Y’a plus qu’à ramasser.

Quelque peu sonnée par la violence de l’assaut je me laisse glisser par terre. Je récupère le bazar et le pose sur la table, juste au dessus de mes épaules.

-Mé ké’s ke j’fous là ?

Une voix hurle dans la tourmente.

– Parez à virer …

Pas le temps de dire ouf. Le voilier d’un coup bascule sur l’autre bord. La bouteille, les verres, et la suite plongent une nouvelle fois de la table pour m’assaillir . Mon appareil photo posé sur la table à carte en profite pour m’ agresser par l’arrière. Y’a quelqu’un qui m’en veut dans ma boîte à images.

Ah, c’est comme ça ! J’empoigne la bouteille d’eau, je remonte dehors en écrabouillant les couverts qui jonchent le sol.Bien fait pour eux !

Le barreur m’accueille avec un grand sourire.

– Pas trop secouée, mais tu vas voir, ça va être sympa maintenant. Le prochain bord est au largue.

Mé ké’s ki dit ? Explications.

Ça veut dire, que le vent sera de travers. Le bateau va avancer presque à plat et ce sera le moment idéal pour un p’tit casse-croûte. T’as pas faim ?

Maintenant qu’il en parle, oui, j’ai faim. Mais pas question que je redescende dans ce piège à rat. Désinvolte, parfaitement décontracté, l’un des équipiers se dévoue pour faire le service. Je l’entends qui ronchonne en bas de l’escalier du carré, des bruits de vaisselle. Tiens, il prend le temps de remettre de l’ordre.

Nous avançons très vite. Et le vent cette fois est comme une caresse. Le soleil voilé chauffe juste ce qu’il faut. Total bonheur. Je me sens revivre. Tout est calme autour de nous. Aucun concurrent ne nous menace. Vu le temps que j’ai passé à me changer, puis à me bagarrer avec la cocotte du bas et son casier éjecteur, j’ai pas suivi l’évolution de la régate. Le barreur prend le temps de m’expliquer les priorités, le passage si délicat des bouées.

– T’as tout compris, tribord amure, tout ça.

– Oui, pas de problème. (Pour ce que j’en ferai autant lui faire plaisir)

Le voilà ravi. Il me propose un poste qui me va super bien.

– Puisque tu veux bronzer, installe-toi à l’avant. Si tu vois un concurrent qui nous mange le passage à la bouée, tu lui cries dessus. « de l’eau, de l’eau… ». D’accord ?

– Avec plaisir.

Je vais donc m’installer sous les voiles à l’avant du bateau et je surveille la bouée qui se rapproche à toute allure. Passionnant ! Bien entendu, un voilier surgit de je ne sais où. On passera avant lui ou après lui ? Autant prendre les devants. Je me penche par dessus les filières et je hurle à pleins poumons.

– A l’eau, allo …

Les deux voiliers sont bord à bord et amorcent leur passage. Les équipiers adverses me regardent en se marrant.

_ Oh la pin’up, t’as noyé ton téléphone portable ?

Mé ké’s ki diz ?

Mes potes me font signe qu’il vaudrait mieux que je me calme. Fort dépitée, je tire la langue aux concurrents, et leur tourne magistralement le dos.

Faut pas qui m’cherch’ où j’leur montre mes fesses.

L’équipier qui est à l’avant me conseille de me rapatrier à l’abri. On va virer pour un dernier bord. Le chahut va reprendre. Beaucoup d’agitation sur le pont. Comme je veux pas gêner, je réintègre les bancs arrière. Je me hâte. Le bateau fait une embardée,. Il se couche. Je perds l’équilibre. Un cordage me passe devant le nez. Je l’attrape au vol, il est attaché à une voile qui bat furieusement. Sa violence me jette par terre et je glisse, je glisse…. Je reste miraculeusement coincée entre les filières… Mais j’ai le derrière au ras de l’eau et les pieds inondés… Quand après bien des contorsions et les épaules douloureuses je retrouve la position verticale, une nouvelle embardée me jette sur un équipier. On s’affale joyeusement. Et pendant ce temps là, les autres courent et s’interpellent

Me ké’s ki s’pass’ ?

L’avant du bateau pivote en douceur, on enroule une bouée orange et on repart.

– Hourra ! Une immense clameur fuse de notre voilier, un coup de feu à terre;

Ouf, y nous ont loupé. Le navire retrouve le calme. C’est instantané. Je me relève en me massant la cuisse. Les quatre équipiers sont rassemblés à l’arrière, et ils jubilent.

Le Chef de bord, m’interpelle avec enthousiasme.

– Géniale hein cette régate ! T’as eu du pot pour ta première. C’est pas toujours aussi chouette.

Le temps de me remettre de mes émotions et de compter mes bleus. Retour à quai. Je partage d’un sourire discret l’enthousiasme des concurrents qui se congratulent dans le club. Il y a sur le mur de gauche un miroir et mon regard traverse ‘image d’une qui me ressemble… Mais alors, quel choc. Les cheveux dressés à la verticale, des mèches dans tous les sens. Le rimmel qui coule d’un regard pisseux. Un chandail miteux prêté par un équipier. J’ai l’air d’un drôle de pingouin.

                       « Parole ! les régates sur l’étang de berre,

C’est pas du semblant »

JanouB